L'oeil
L'OEIL
de Gilles PRIN
de Gilles PRIN
Il y a de cela un an exactement, un matin, alors que le soleil n'était qu'une braise minuscule perdue dans l'immensité du ciel, un étranger frappa à la porte de notre demeure.
Il avait les traits tirés de quelqu'un qu'une longue marche avait épuisée. Sa toge était couverte de sable et de poussière, mais ses vêtements étaient ceux d'un noble , son maintien celui d'un sage. Malgré son grand âge, il paraissait pouvoir vivre encore cent ans. Il me dit:
- Je me nomme Orgün et je possède l'Oeil. Je viens à toi, Excen,car je sais. Tu t'approprieras l'Oeil, ce faisant tu me tueras.
Mon père était aux champs. Je répondis à cet homme étrange qui connaissait mon nom alors que je ne lui avais rien dit :
- Entrez vous reposer. Je vais préparer l'orge bouillie et le lait de brebis. Il franchit le seuil et dans la pénombre déposa son épaisse toge près de l'unique vieux buffet.
Il prononça d'une voix forte :
- Je possède l'Oeil invisible qui voit tout. Il m'a été légué par mon père qui le tenait de son propre père, ainsi se transmet-il depuis la nuit des temps. Grâce à lui je suis riche et puissant. Les rois et les marchands me consultent, les princesses et les soupirants me visitent, le petit peuple lui-même quémande mes faveurs. Veux-tu l'essayer ?
Je versai le lait tiède dans un bol de terre pendant que l'orge trempait dans un bouillon légèrement pimenté.
- Pourquoi vous tuerai-je ? lui demandai-je.
- C'est la Loi Divine. Il est dit dans Le Livre : " Celui qui possède l'Oeil, possède le savoir, la richesse et la puissance. L'Oeil doit se transmettre de père en fils. En l'absence d'un fils, un pauvre ignorant doit en hériter". Moi, je n'ai pas de fils.
L'homme me tourna le dos et but le lait tout en observant l'horizon à travers l'étroite lucarne. Il se tenait droit, tendu, la tête haute. Je remarquai néanmoins que la peau de son cou était agitée de tremblements fébriles. Ses doigts ne cessaient pas de frapper le bol. Il répéta sa question :
- Veux tu l'essayer ?
- Pourquoi devrais-je accepter ?
- Tu verras ainsi comment devenir riche. Tu pourras quitter cette contrée où tu ne récoltes que sable et misère.
Il se tut un moment puis reprit :
- Mon temps est venu. Vois comme je suis vieux. Bientôt je ne pourrai plus marcher. Bientôt je ne verrai que par l'Oeil et la beauté du monde me sera confisquée. En te désignant pour accomplir la Loi, c'est une faveur que je te fais.
L'homme se tenait maintenant devant la table face à moi et aux rayons de lumière. Je vis les pierreries incrustées, les motifs brodés dans le tissu pourpre. Je vis les bracelets en or et en ivoire qui ornaient ses deux bras. Je regardai autour de moi et je vis l'unique banc et l'unique table, les deux bols de terre, la jarre, les deux litières en paille. Je vis, jetée à même le sol, ma vieille tunique en peau de mouton.
Je revis la contrée aride où je peinais : La terre y est dure, le blé, l'orge y poussent au prix de mille sacrifices. Vivant seul avec mon père, je l'aide depuis l'âge de sept ans. Il tire la charrue et moi je guide ses pas pour qu'il creuse un sillon bien droit.
J'eu envie de posséder l'Oeil, mais j'avais peur.
- D'accord, dis-je, je veux essayer à une condition : Pouvoir me séparer de l'Oeil.
L'homme m'assura de cette possibilité. J'acceptai son offre. Il leva ses bras au ciel et prononça une formule magique puis déposa ses deux mains sur mon crâne. Je fermai les yeux. Un tourbillon d'images m'envahit et je sus que l'homme m'avait trompé.
J'ouvris les yeux, sachant déjà ce que j'allai voir : L'homme était étendu mort à mes pieds. Je le maudis et je maudis mon ignorance passée. Je m'emparai de ses vêtements et les jetai au feu. Je portai ensuite le corps derrière la maison et le laissai au milieu des déchets, recouverts par les mauvaises herbes et de la paille séchée. Je restai ensuite toute la journée assis devant la maison, inondé par l'inépuisable ruissellement du savoir : J'ai su que des hommes qui n'existent pas encore inventeront des armes capables de détruire la planète. J'ai su qu'un jour elle serait réduite non pas à l'état de désert mais à l'état d'une multitude de blocs de pierre naviguant dans l'espace, entre le soleil et la plus éloignée des planètes. J'ai su aussi que mon père m'avait menti : Ma mère n'était pas morte à ma naissance, mais trois ans après, des suites de la malnutrition et des sévices qu'il lui avait fait subir. Ceci, plus que toute autre considération, me fit comprendre que tout connaître était insupportable. Je me trouvai devant ce paradoxe : ne sachant pas, je m'étais laissé abusé, mais maintenant je ne vivais plus.
*
Je viens d'avoir quinze ans et j'en parais déjà quarante; quant au vieillard je sais qu'il n'avait pas vingt ans. Depuis que je possède l'Oeil, je ne dors plus. Seule la mort, maintenant peut m'apaiser, mais je sais que ma vie sera une quête désespérée. Je ne trouverai pas de pauvre ignorant et je n'aurai jamais de fils. Malgré mes prières, je sais que Dieu ne m'accordera pas le pardon. Je suis condamné à marcher avec mon fardeau jusqu'à la fin du monde car je sais que Dieu m'a accordé l'immortalité relative. Ce n'est que lorsque la terre explosera que je serai enfin libéré. Ma seule consolation est celle ci : Je vais partir aujourd'hui. Partout où je passerai je dirai aux gens:
- Apprenez pour vivre mais ne vivez pas pour apprendre.
Certains acquiesceront, d'autres me riront au nez. Je les laisserai rire. Ainsi mon errance aura quelque utilité.
*
FIN
Source


Commentaires
nath66 site : lesdeliresnath66.blog4ever.com | le 28/02/2009 à 12:15:25Joli texte bravo et felicitation pour ton blog qui est vraiment bien reussi bonne continuation gros bisousss